Gilles Clément

Privilégier le vivant sur la forme

Yann Monel, 9136 mètres carrés,
Ma parcelle en Somme dans la commune de Bray-lès-Maureuils
,
une nature de pâture abandonnée

Au-delà d’une poursuite du Progrès au seul sens d’une croyance en une maîtrise toujours plus grande du monde par la technique, pour pallier les dérèglements globaux, se développent au contraire de nouveaux rapports de l’homme à la nature et au vivant. Le jardinier-paysagiste Gilles Clément expose la façon dont son activité le met en rapport avec l’ensemble des êtres vivants en interaction pour l’équilibre d’un milieu. Il a ainsi développé le concept de « Jardin en mouvement », méthode de jardinage qui privilégie le vivant sur la forme. Il ne s’agit pas d’un laisser-faire complet mais d’un ensemble d’interventions pour accompagner la nature plutôt que de s’opposer à elle. À l’échelle urbaine, sa démarche de paysagiste valorise voire scénographie de façon symbolique et pédagogique le « Tiers paysage », friches et interstices qui forment autant de réserves de biodiversité essentielles à la survie humaine. Le Progrès serait ainsi défini non par l’illusion de la maîtrise mais par une connaissance plus profonde de la complexité du vivant dont nous faisons partie.

Entretien entre Philippe Chiambaretta, Gilles Coudert et Gilles Clément, paysagiste, jardinier et auteur, réalisé dans le cadre du documentaire PCA-STREAM, de la recherche à l'action

La destruction en héritage

Votre pratique de paysagiste-jardinier vous a conduit à développer le concept de « Jardin en mouvement », qui a marqué une évolution de la conception formelle du jardin et du rapport de l’homme à la nature et au vivant. Pourriez-vous nous expliquer la genèse de cette philosophie du laisser-faire ?

Jardiner nous met en rapport permanent avec des êtres vivants qui établissent des interactions indispensables au maintien de leurs équilibres sans que l’homme n’ait besoin d’intervenir. À l’époque où j’étais étudiant en horticulture, l’enseignement reposait principalement sur l’action de tuer : nous apprenions à cultiver une plante « intéressante » et à tuer toutes les autres, de facto considérées comme « inutiles » ou « incommodes ». Ces gestes meurtriers ont marqué le début du remembrement et de la stérilisation du sol, cette « machine » inouïe pourtant indispensable à l’établissement de la vie en surface. L’illusion de la maîtrise nous a précipités dans le puits insondable de l’ignorance. Aujourd’hui, un exploitant agricole ignore ce qui l’entoure et la complexité des mécanismes qui régissent ses terres. Plutôt que de travailler en bonne intelligence avec les principes de la nature, il lui suffit encore de dicter et de tuer.

Toit de la base sous-marine de Saint Nazaire.
Création : Gilles Clément
Production : Estuaire 2009 et 2011/Le Voyage à Nantes
Réalisation : Coloco, avec le lycée technique Jules Rieffel de St Herblain
Gestion : Ville de Saint Nazaire

Le Jardin en mouvement

Le Jardin en mouvement est une méthode de jardinage qui privilégie le vivant sur la forme. Cela ne signifie pas qu’il y a absence de forme, mais celle-ci apparaît par le jardinage, au fil des années, et elle change en fonction de ce que le jardinier juge important de conserver ou d’enlever. Il ne s’agit pas d’un laisser-faire complet mais d’une série d’interventions mineures, de façon d’aller le plus possible avec – et le moins possible contre – la nature. Le jardinier y travaille dans une économie d’énergie contraire, en évitant de détruire au prétexte de « faire propre » ! Lorsqu’une plante vient à pousser au milieu d’un cheminement, il est légitime de se poser la question d’en modifier le tracé plutôt que de la retirer. Toutes les plantes qui s’installent spontanément dans un jardin sont à considérer ; il n’existe pas de « mauvaises herbes ». Le travail formel vient donc en second dans mon approche de l’espace. La plupart des plantes choisissent elles-mêmes leur place, elles sont voyageuses et vagabondes – à l’échelle du jardin comme à celui de la planète –, portées par les vents, les courants, le pelage des animaux, les oiseaux ou les semelles.

Les plantes que nous connaissons le mieux, qui semblent toujours avoir été à nos côtés, sont parfois d’introduction récente. Les chênes des cultures druidiques ne sont pas là de toute éternité par exemple ; ils sont remontés depuis la péninsule ibérique via les glands perdus ici et là par les geais. La noix de coco, plus grosse graine du monde, flotte. Elle a étendu son territoire, portée par les eaux, mais nous ne savons pas avec exactitude où elle est apparue. Le brassage planétaire fait parti des mécanismes de l’évolution. « Indigène », « invasif », sont des termes qui ne veulent rien dire. Ces considérations culturelles ne prennent pas en compte l’écosystème tel qu’il fonctionne depuis l’apparition de la vie sur Terre, régi par les mouvements et les migrations.

Dès lors que l’on prend un peu de recul dans l’espace et le temps, on comprend que le qualificatif d’« espèce invasive » est galvaudé. Les êtres à développement rapide s’installent en pionniers et leur croissance spectaculaire donne l’impression qu’ils colonisent l’espace, mais la « réponse du milieu » finit toujours par rééquilibrer la présence des espèces. C’est ce qu’on appelle un écosystème émergent. Lorsque le climat change, comme c’est le cas aujourd’hui pour des raisons diverses, il est normal que la répartition géographique des espèces change. Des plantes qui ne pouvaient se développer dans certaines zones géographiques le peuvent désormais, et inversement. Les migrations, indispensables à la survie, font parties du mécanisme de l’évolution.

Depuis son origine, le jardin est un espace clôt dans lequel l’homme cultive ce qu’il a ramené d’ailleurs, qu’il est allé chercher de plus en plus loin avec les progrès de la technique. La pomme de terre, la tomate, la courgette ou l’aubergine – qui constituent notre alimentation quotidienne – sont des espèces exotiques. La planète accueille elle aussi une biodiversité enclose qui représente notre condition de partage. Elle se comporte comme une grosse lessiveuse qui recycle tous les éléments, de sorte que l’eau que je bois a déjà été bue par de nombreux êtres avant moi. C’est pourquoi il est fondamental de se demander comment remettre dans l’environnement une énergie qu’on y prend ou comment ne pas polluer l’eau de façon irréversible. C’est un projet de gestion énorme et un programme politique en soi !

En prenant la mesure de la finitude spatiale, du brassage planétaire et de l’omniprésence de l’homme – qui a un impact même là où il ne se trouve pas –, j’en suis arrivé à l’idée de Jardin planétaire. Elle suppose que chaque citoyen de la planète est un jardinier, incluant de fait l’humanité dans le système Gaïa, ce que Lovelock n’avait pas forcément en tête.

L'île Derborence, Parc Henri Matisse, Lille.
Photo : Gilles Clément

Le Tiers-Paysage, une réserve de biodiversité

Le jardinier n’est donc plus là pour « domestiquer », « dompter », « dicter » ou « lutter contre », mais pour « accompagner », « conduire » et « ménager » le vivant. Il n’est pas rejeté du « jardin idéal » mais en occupe le centre. Alors pourquoi avoir rendu L’Île Derborence – monticule dressé au centre du parc Henri Matisse à Lille – inaccessible ?

Le parc Henri-Matisse se situe sur les limites de la fortification de la vieille ville, à l’emplacement d’une ancienne friche industrielle. On y accède d’un côté par la porte de Roubaix, de l’autre par la gare TGV, dont les déblais de travaux avaient été stockés dans la friche. Parmi cette colline de gravats, on trouvait notamment des briques Vauban, probablement issues d’une ancienne forteresse. J’ai eu envie de reprendre l’idée de forteresse pour interroger ce que l’on protège aujourd’hui en proposant de conserver la colline de déblais et de laisser la nature s’installer en son sommet. Abandonner un terrain revient à laisser une forêt advenir. L’idée de départ consistait à accélérer le processus d’installation d’une forêt boréale issue du brassage planétaire – comme échantillon de végétation climacique du futur –, mais le manque de budget pour planter nous a finalement amenés à laisser la nature la constituer à son rythme. La mise en scène est un socle qui porte un paysage créé par les énergies de nature. L’intention n’était pas d’en interdire l’accès mais d’en faire une pièce maîtresse sur le thème du Tiers-Paysage, à titre pédagogique.

Ce que j’appelle Tiers-Paysage correspond à une réserve de biodiversité, un territoire d’accueil aux espèces chassées de partout ailleurs. Les bordures de routes, friches, les talus de voies ferrées, interstices urbains ou tourbières, toutes ces parcelles où l’homme ne va pas, accueillent une biodiversité bien plus riche que les champs, les « espaces verts » bien entretenus, arrosés de produits phytosanitaires, ou même que les sous-bois de Douglas, où aucune lumière ne passe. Lorsqu’on a compris ça, avec la conscience de notre dépendance à cette diversité, on ne regarde plus les friches de la même façon. Au lieu de les présenter comme une perte de pouvoir sur l’espace, un abandon ou une négligence, on peut au contraire les considérer comme une revalorisation spatiale. J’ai nommé ces espaces le Tiers-Paysage en référence au pamphlet de l’Abbé Siéyès, qui dit au moment de la Révolution : « – Qu’est-ce que le Tiers-État ? – Tout. – Quel rôle a-t-il joué jusqu’à présent ? – Aucun. – Qu’aspire-t-il à devenir ? – Quelque chose. »

Ces espaces, c’est tout et notre avenir en dépend probablement. Je ne dirais pas que le Tiers-Paysage « aspire » à devenir quelque chose, parce que ce n’est pas la biodiversité qui est menacée, mais bien la survie de l’homme sur cette planète. Les plantes sont autotrophes, elles synthétisent de la chlorophylle à partir de l’énergie du soleil, tandis que l’homme se situe au bout de la chaîne alimentaire. La vie nous a précédés, elle continuera sans nous et les plantes s’en sortiront le mieux. Mais il est intéressant que nous regardions autrement ces espaces pour notre propre longévité. Une friche peut être un trésor.

Yann Monel, La forêt de la corniche des Forts

La lente prise de conscience du « génie naturel »

Pour valoriser le Tiers-Paysage au cœur du parc Henri-Matisse, nous avons coulé des parois de béton brut – aux allures de falaises – autour du monticule. Elles permettent de signifier l’aspect précieux de ce qu’il accueille en son sommet. L’artiste Claude Courtecuisse a proposé la forme de l’île d’Antipode comme contours de cet écrin, de ce piédestal, même si nous avons nommé celle du parc Henri-Matisse l’« Île Derborence », en référence à l’une des seules forêts primaire d’Europe, au sommet d’un piton inaccessible en Suisse. Sur les huit hectares du parc Henri-Matisse, seuls les 2 500 m2 au sommet du monticule sont gouvernés par un laisser-faire total. L’aspect « manifeste » du projet visait à sensibiliser le grand public sur l’inexactitude de l’association d’un espace abandonné à un espace dégradé et dégradant, mais le projet n’a pas été compris. Il a été plusieurs fois mis en péril avant même de voir le jour, puis piétiné par la critique comme une friche « inutile » et incompréhensible. Des arbres ont été plantés devant les parois, dissimulant le socle de valorisation scénographique de la forêt primaire, ce qui est stupide. La pédagogie, l’éducation et la sensibilisation sont des processus au temps long que nous n’avons pas terminé de mener.

Depuis, il m’arrive souvent de proposer qu’un espace aménagé soit accompagné d’un espace mitoyen non-aménagé, laissé à sa liberté, de façon à servir de réservoir pour l’accueil des espèces que l’on nomme les « auxiliaires » du jardinier, celles qui l’aident sans rien demander en échange. Je me sens de plus en plus compris sur ces sujets délicats, mais il s’agit d’un changement de regard qui accompagne un changement culturel profond, et ce genre de modification des valeurs est toujours très long à faire son chemin. Nous sommes véritablement ignorants face au rôle et aux capacités de la faune et de la flore, ce qui nous procure un sentiment de perte de pouvoir, alors que le vivant travaille aussi avec et pour nous. Depuis les années 1970, les scientifiques ont fait apparaître une quantité de moyens de communication entre les plantes, par le biais de parfums, d’émissions de gaz, de courants électriques, magnétiques et d’ondes diverses. Tout cela est d’une grande complexité et, pour l’instant, il n’existe pas de méthode qui permette d’utiliser ce « génie naturel ». Les jardiniers sont conscients de l’existence de ces communications depuis de nombreuses décennies. Leurs expériences « non scientifiques » leur permettaient de faire des associations et de tirer des conclusions comme « le poireau aime la fraise », ce que l’on a beaucoup raillé, alors que c’est absolument vrai.

Vue du Jardin des Orpins et des Graminées,
Toit de la base sous-marine de Saint Nazaire.
photo : Coloco - Meryl Septier

Le Stupidocène

Plutôt que d’Anthropocène, vous parlez de « Stupidocène ». Ne pensez-vous pas que nous avons été ignorants, puis stupides et que nous tentons désormais d’être innovants ? Quelle vision soutenable du « progrès » se donner ?

L’Anthropocène, en tant que transformation de la planète sous l’action de l’homme, débute pour moi avec la sédentarisation des humains, puisque dès la première clairière créée, le paysage s’est trouvé modifié. Cette modification a pris de l’ampleur et de la force avec l’accroissement de la population et l’augmentation des moyens d’action sur le terrain. Nous avons abouti au sentiment de tout pouvoir diriger grâce au génie humain, aux machines et aux produits. L’industrialisation donne une idée de cette vision du monde et marque selon moi l’entrée dans le Stupidocène. La rupture de l’homme à son milieu ne remonte donc pas au développement du monothéisme. Lorsque l’homme se représente à l’image de Dieu, lorsqu’il quitte le rapport de compréhension, d’observation et de respect qu’il entretenait avec ce qui l’entoure pour se positionner « au-dessus » de la nature, il n’atteint pas encore la peau de la Terre. L’altération de la biosphère, pourtant vitale à l’espèce humaine, débute avec les progrès de la chimie, la mise au point de produits destructeurs et le taylorisme.

Le Stupidocène c’est l’extase de l’illusion de maîtrise. Dans le domaine qui est le mien, on transforme les paysages de façon spectaculaire et très violente, on remembre, on stérilise, on imperméabilise, on fait la guerre à la vie. Contrairement à la guerre, l’industrie du Stupidocène n’affiche pas l’envie de tuer, mais elle le fait pourtant avec une violence radicale et insidieuse. Le nombre de morts depuis les débuts de l’utilisation des produits chimiques en agriculture est colossal par exemple.

Dans un espace fini, avec une biosphère limitée, la croissance ne peut être spatiale. On ne peut continuer à ronger la peau de la Terre, à supprimer le garde-manger, à construire les villes en s’étendant sur les terres fertiles. Tenter de contourner le problème en installant des potagers sur les toits est illusoire. La croissance doit se diriger vers la connaissance et la compréhension. Tout le monde peut être plus intelligent, même si l’intelligibilité du contexte ne nous est pas forcément donnée. Ma conception du progrès ne correspond pas à ce plongeon dans l’ignorance du milieu dans lequel nous vivons, mais à une meilleure connaissance de la complexité du vivant dont nous faisons partie. Cette croissance intellectuelle et immatérielle ne demande pas d’occuper le terrain.

Entretien publié dans Stream 04 en novembre 2017

Yann Monel, dont les photographies illlustrent cet article, est d'abord jardinier avant de devenir photographe. Il a baptisé sa structure de production d'images HUMUS en référence à cette matrice fondamentale qu'il observe contamment dans son jardin. Ces images ont été produites dans une carrière aux 60 ans d'abandon (forêt de la corniche des Forts-Nord-Est Parisien).
yannmonel.com