Refik Anadol

Représenter la donnée

Si l’Anthropocène nous met face à notre indissociabilité d’avec la Terre, nous vivons pour Refik Anadol dans une réalité hybride, née de l’omniprésence systèmes technologiques. Il cherche ainsi un langage universel pour exprimer cette nouvelle ère, dans laquelle le virtuel et le réel sont mêlés, en expérimentant des systèmes de représentations prospectifs matérialisant des jeux de data.

Refik Anadol est artiste, professeur et chercheur invité du département de Media Design Arts de UCLA. Il réalise des installations immersives qui mêlent art numérique et architecture.

Son installation immersive, « Machine Hallucinations – Nature Dreams », est exposée depuis le 11 juin 2022 au Centre Pompidou-Metz, premier musée français à exposer une œuvre NFT. Véritable sculpture de données aux dimensions colossales (100m2 d'images en mouvement permanent), elle est composée de deux cents millions d’images de nature, accompagnées de sons produits par les bruits quantiques. Pour STREAM 05, Refik Anadol nous présente son travail et commente ses œuvres les plus emblématiques. 

DÉCOUVRIR L'EXPOSITION

Wind of Boston : Data Paintings, 2017
Les données collectées à l'aéroport de Boston Logan pendant un an sont exposées dans le hall du 100 Northern Avenue à Fan Pier.
Ici, Sea Breeze illustre le vent venu de la mer et Gust in the City la force des vents sur le bâti.

Explorer l'espace liminal

Notre réalité est devenue hybride car nous sommes entourés de machines et de systèmes qui définissent où nous allons, ce que nous mangeons, ce que nous disons, ce que nous achetons, ce que nous écoutons et regardons, de la première heure où nous nous levons jusqu’à celle où nous nous couchons. Indéniablement, nous nous trouvons dans un espace liminal, un entre-deux où le physique et le virtuel se heurtent continuellement. Tout indique l’avènement d’une nouvelle ère où la complexité virtuelle se mêle à la réalité, y compris en matière d’esthétique, ce qui ouvre des dimensions d’exploration et d’imagination inédites. Le défi de l’art est donc de servir de langage universel et de donner de nouvelles significations aux systèmes numériques, mais également aux éléments naturels ou aux paysages, sous une forme permettant de s’adresser à tous, vivants comme non-vivants.

 

WDCH Dreams, 2018 / Seoul Haemong, 2019-2020
Les archives numériques de l'orchestre philarmonique de Los Angeles sont projetées sur le Walt Disney Concert Hall, bâtiment conçu par Franck Gehry en 2003, à l'occasion du centenaire de l'orchestre / Pour la nouvelle année, le DDP Building de Zaha Hadid devient le support de projection d'une chorégraphie numérique composée des archives publiques et personnelles des habitants de Séoul.

Sculptures de données urbaines

Les villes sont des entités vivantes, dont les habitants constituent des neurones qui établissent des relations symbiotiques avec leur environnement bâti. La force de ces échanges dépasse la puissance même des États, car c’est via ces relations que nous mettons en place des méthodes de survie, que nous imaginons, que nous nous souvenons et que nous apprenons chaque jour. Les données sont une mémoire qui donne forme à mes sculptures. En utilisant la mémoire collective de New-York, Stockholm, Berlin, ou Séoul, grâce aux banques d’images colossales que ces villes possèdent, puis en les faisant passer au travers des yeux de l’IA, j’opère une reconstruction de la réalité. L’IA permet de prédire le futur et d’anticiper la construction d’un bâtiment ou le défilement des saisons. Puisque la mémoire, au XXIe siècle, ne se réduit pas aux systèmes cognitifs et dépasse le cadre classique de la perception, je cherche à établir une nouvelle narration émotionnelle au travers de modes de représentation prospectifs.

 

Melting Memories, en collaboration avec le Neuroscape Lab, UCSF, San Francisco, 2018

À la frontière de l’art et des neurosciences

Melting Memories est né d’un constat frustrant : l’incapacité de la médecine à endiguer la perte de souvenirs provoquée par la maladie d’Alzheimer. J’ai donc entamé une collaboration avec le Neuroscape Laboratory de l’université de Californie, à San Francisco, pour capter les moments où les souvenirs se formaient et les transformer en peinture abstraite de données. Comme le dit Philip K. Dick, « La réalité est ce qui ne disparaît pas lorsque vous cessez d’y croire ».

Pour moi, la simulation est ce qui ne disparaît pas lorsque les histoires et les souvenirs s’effacent. Mes œuvres servent également la recherche clinique en neurosciences car elles permettent d’améliorer la visualisation de l’information et de rendre le monde des sciences plus accessible. Il s’agit de proposer de nouvelles images et de révéler une nouvelle réalité.

Melting Memories, 2020 
Machine Hallucination, 2020
Wind of Boston : Data Paintings, 2017
Melting Memories, 2020
Archive Dreaming, 2017
Interconnected, 2018 : données collectées durant 90 jours, des réseaux de vols mondiaux aux opérations de stationnement, à l'aéroport Charlotte en Caroline du Nord.
Machine Hallucination, 2020 : un cinéma expérimental de 30 minutes projette l'histoire future de New York, réinterprétée par l'IA à partir des photographies issues des archives de la ville et des collections personnelles des habitants.

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