Tomás Saraceno

Rêve de l'Aérocène

Pour s’extraire de l’Anthropocène, l’artiste argentin imagine une nouvelle ère, l’Aérocène. En mobilisant les outils de la science, il propose de se détourner de comportements extractivistes et prédateurs pour chercher à modifier nos habitudes plutôt que le climat. Avec l’œuvre Aerocene Pacha, il réalise le vol le plus durable de l’histoire et révèle des actions alternatives concrètes.

« De façon générale, je m’efforce toujours de faire partie d’un mouvement, de ne pas m’attacher aux différences, à l’exceptionnalisme de qui je suis ou de ce que je peux faire en tant qu’artiste. Ce qui m’intéresse, ce sont les similarités, le fait d’explorer tout ce qui peut aider à relier les individus et les démarches. En un sens, même le fait d’être différent aide à nouer des relations les uns avec les autres, parce que cela ouvre des potentialités et des synergies. Ma façon de réfléchir et de travailler consiste à rechercher les points de contact entre disciplines. Nous sommes tous différents, mais j’ai néanmoins la conviction que nous pouvons tout de même travailler ensemble, nous rassembler autour de projets. Et c’est ce que je fais, tant avec des êtres humains qu’avec des non-humains, par exemple avec de la poussière ou des araignées – dont l’intelligence me passionne – parce qu’il me semble que l’Anthropocène accélère le besoin et l’urgence de comprendre d’autres réalités, d’autres points de vue.

Pour vous donner un exemple, l’un des projets dont je suis le plus content, Aerocene Pacha, est né d’une invitation de BTS, un grand groupe de K-pop. C’est un phénomène mondial, je crois qu’ils ont vendu plus de disques que les Beatles, mais je n’en avais jamais entendu parler avant qu’ils ne me contactent. En tout cas, c’était mon premier projet qui n’était pas directement issu du monde de l’art. Dans le cadre d’une exposition mondiale, Connect-BTS, l’un de leurs membres, DaeHyung Lee, a joué le rôle de commissaire d’expositions, invitant différents artistes venant d’un peu partout. Quand ils m’ont proposé de produire une installation dans mon pays d’origine, nous avons choisi d’aller dans le nord de l’Argentine, dans la province de Jujuy, où j’avais produit une série d’œuvres en 2018 avec l’appui de CCK. Je savais qu’il y avait là-bas des tensions importantes et des luttes sociales autour de l’extraction du lithium. Les lacs salins de la région, située dans ce que l’on appelle le ‘‘triangle du lithium’’, entre le Chili, l’Argentine et la Bolivie, contiennent 70 % des réserves de lithium de la planète. On utilise ce métal, entre autres, dans les batteries de véhicules électriques et presque tous les appareils de la ‘‘révolution verte’’. Il faut savoir qu’il existe de très fortes tensions entre les sociétés multinationales et les populations indigènes, étant donné que l’extraction du lithium détruit littéralement leur mode de vie. Une tonne de lithium requiert en effet deux millions de litres d’eau, causant une pollution et un gaspillage énorme, à l’image du fracking. Dans le Jujuy, l’atmosphère est extrêmement aride et il pleut très peu. Toute l’agriculture et le mode de vie des indigènes dépendent des maigres ressources en eau, mais les multinationales extraient tous le minerai avec le même esprit colonial qu’il y a cinq cents ans – rien n’a changé –, et cela ne laisse quasiment aucune marge d’autodétermination de leur mode de vie aux indigènes.

Fly with Aerocene Pacha, un projet de Tomás Saraceno, Leticia Noemi Marques, Salinas Grandes, Jujuy, Argentina ©Tomás Saraceno

Nous avons décidé de créer une sculpture volante reposant sur le principe de la montgolfière qui porterait le slogan ‘‘L’eau et la vie comptent plus que le lithium’’, tracé avec des membres des communautés environnantes. Le vol d’Aerocene Pacha s’est fait sans avoir recours aux énergies fossiles, au lithium, à l’hélium ou à l’hydrogène, ni à la moindre batterie ou panneau solaire. Il s’agit du vol le plus durable de l’histoire humaine et compte donc parmi les expériences les plus importantes de l’histoire de l’aviation. La sculpture s’élève dans l’air grâce à la différence de température produite par la chaleur du soleil – en d’autres termes, grâce à la collaboration entre le soleil et l’atmosphère, à notre collaboration avec ces éléments, mais également grâce à un dialogue et une collaboration entre êtres humains. Avec des membres des communautés indigènes, nous avons accompli le rituel de Pacha Mama, pour remercier la Terre nourricière et lui demander sa bénédiction. Une véritable rencontre de cultures et de générations différentes a eu lieu sur le lac de sel, avec ces jeunes coréens et argentins chantant ensemble des titres de BTS en coréen, mais aussi des gens du monde de l’art, des amis et de la famille. C’était vraiment magnifique de voir tout le monde œuvrer de concert, d’autant que cela portait un message très fort issu des communautés indigènes, rendu visible de tous en s’élevant dans le ciel.

Nous avons reçu confirmation de la Fédération Aéronautique Internationale (FAI) qu’il s’agissait bien du vol le plus durable de l’histoire humaine, plus encore que ceux des frères Wright ou Montgolfier, ou que quiconque ayant jamais réussi à s’élever dans les airs ! La FAI, basée à Lausanne, est l’autorité en matière de vols aériens et spatiaux : cela fait plus d’un siècle que cette instance reconnaît les accomplissements les plus importants ayant trait aux vols aériens et spatiaux, attestant les records mondiaux d’individus tels que Peter Lindbergh, Maryse Bastié, Youri Gagarine, ou encore de l’équipe d’Apollo 11… Les trente-deux records du monde du projet Aerocene Pacha récompensent également les précieuses contributions des communautés de Salinas Grandes. L’échange de savoirs locaux et les combats menés par les communautés autochtones contre l’industrie du lithium qui ravage la région étaient au cœur du discours du projet Aerocene Pacha et des prochaines étapes d’action humanitaire de l’Aerocene Foundation.

Aerocene Pacha constitue également un exemple prouvant que les technologies pourraient — devraient même — être couplées à une cohérence sociale et découplées des énergies extractives. Le projet illustre la dimension militante que revêt notre travail artistique. Il ne s’agit pas seulement de provoquer des émotions, mais aussi de révéler des perspectives d’alternatives concrètes couplées à une véritable cohérence sociale. Les artistes veulent désormais contribuer plus largement au bien-être, à la redistribution et à l’égalité au sein de la société. Il ne s’agit pas que d’une pratique artistique, nous bifurquons vers un travail sur la gouvernance et les processus permettant de façonner notre travail. Nous expérimentons par exemple des solutions pratiques, puis les diffusons autour de nous, en partageant toutes les informations et les données du projet en open source.

Je pense qu’il faut multiplier les actions collectives comme celle-ci sur tous les plans et ne pas se contenter d’être artiste ou architecte, en restant dans son domaine. Être juste architecte ne suffit plus pour contribuer de manière effective à changer les choses, si tant est que cela ait été un jour le cas. Il nous faut aujourd’hui nous engager pour repenser nos modes de conception et d’organisation occidentaux, nous ouvrir à d’autres disciplines, d’autres sociétés et d’autres visions du monde. Nous devons sortir radicalement des silos dans lesquels la modernité occidentale nous a enfermés. »

 

Un extrait en avant-première de l'entretien avec Tomás Saraceno prévu dans le 5e numéro de notre revue Stream, à paraître cet automne.

« Fly with Aerocene Pacha », un projet de Tomás Saraceno, Leticia Noemi Marques, Salinas Grandes, Jujuy, Argentina ©Tomás Saraceno

Les recettes de Fly with Aerocene Pacha sont reversées à la Fundación Ambiente y Recursos Naturales (FARN), un organisme à but non lucratif qui collabore avec les communautés du nord de l'Argentine pour travailler au maintien de la biodiversité dans la région. Fly with Aerocene Pacha a été produit par la Fondation Aerocene et le Studio Tomás Saraceno.

Soutenu par Connect BTS (sous la direction de DaeHyung Lee) et par Éric et Caroline Freymond.