Archéologie de la catastrophe : pour une réécriture de l’oubli

  • Publié le 29 mai 2026
  • Joana Hadjithomas & Khalil Joreige
  • 5 minutes

Le duo d’artistes libanais Joana Hadjithomas & Khalil Joreige présentent cette année un corpus d’œuvres réunies sous le titre Unconformities : What Lies Beneath Our Feet. Par ce terme emprunté à la géologie, ils dévoilent le cœur de leur démarche artistique qui sonde les traces enfouies sous l’accumulation des couches de la ville. Les sous-sols deviennent un territoire de mémoire et de récit, marqué par les traces des conflits, des aléas climatiques et de l’activité humaine. À l’occasion de sa monstration à la Biennale de Venise 2026, nous revenons sur la pratique des deux plasticiens et cinéastes, avec lesquels PCA-STREAM entretient depuis de nombreuses années un dialogue nourri de rencontres et d’affinités intellectuelles.

Faire parler les bouleversements

La pratique artistique de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige prend racine dans le contexte tumultueux libanais. Marqués par les guerres civiles, puis plus récemment par l’explosion du port de Beyrouth et dernièrement par les bombardements israéliens, les artistes ont vu leur trajectoire traversée par une succession de crises, de destructions et de régénérations. Façonné par cette instabilité permanente, leur travail interroge la fragilité et la catastrophe. Dans ce rapport étroit à la rupture, leurs productions cinématographiques et artistiques s’attachent depuis plus de vingt-cinq ans à révéler et reconfigurer les traces laissées par les perturbations du temps, les récits lacunaires qu’ils produisent et les formes de mémoire enfouies.

Les sols — et plus encore les sous-sols — constituent un véritable réservoir de traces. Par l’accumulation de strates géologiques, ils conservent les épisodes de l’Histoire : ses cycles, ses ruptures, mais aussi ses recompositions. Les couches se déposent selon un ordre chronologique jusqu’à ce qu’un bouleversement majeur — mouvements géologiques, catastrophe naturelle, guerre, chantier ou remblai — en altère la continuité et réorganise les temporalités. L’archéologie devient alors un moyen de faire affleurer ces cicatrices silencieuses ; elle ouvre une brèche à travers laquelle les récits enfouis réapparaissent.

Blow Up, 2025

Les artistes ont reconstitué une scène archéologique sous cloche, révélant des détails habituellement invisibles à l’œil nu. Grâce aux effets d’agrandissement et de distorsion du verre, les perspectives et les échelles se trouvent radicalement bouleversées. L’installation plonge ainsi le spectateur dans un voyage fantastique dans le temps, aux frontières de la science-fiction.

Message with(out) a code, 2016

Lors de fouilles archéologiques d’un site préhistorique, des vestiges d’activités humaines furent collectés et classés. Les artistes photographièrent ces compositions et exposèrent les images dans leur atelier à Beyrouth, avant qu’elles ne soient détruites par l’explosion du port en 2020. Plutôt que de faire de nouveaux tirages de ces images, ils choisirent de les transposer en tapisseries pour que le tissage raconte cette disparition.

Autopsie des entrailles terrestres

La pratique du duo emprunte largement aux sciences. Au cœur de leur démarche, l’étude des sols mobilise des savoirs croisés pour interroger les formations géologiques à l’œuvre, pour décrypter ces matières et les temporalités qu’elles renferment. Les artistes s’entourent alors d’archéologues, de géologues et d’historiens. Une forme d’acculturation aux méthodes et aux gestes de l’enquête scientifique opère et vient à intégrer pleinement leur démarche. Pratiques d’excavation, indexation, archivage ; autant de gestes et de vocables qui transparaissent dans leurs œuvres.

Leur travail ne relève toutefois ni du relevé scientifique ni du document archéologique. Les strates géologiques deviennent avant tout le matériau d’une nouvelle narration. En les dépliant, les artistes cherchent moins à établir une vérité qu’à rendre perceptibles des mémoires enfouies. L’enjeu consiste précisément à donner forme à ce qui échappe au regard. La question devient alors celle de la représentation. Comment rendre visible l’invisible, sensible ce qui demeure enfoui ? C’est dans cet écart entre savoir scientifique et construction poétique que leur travail prend toute sa portée, à la frontière de l’art, de l’archéologie et du récit.

Time Capsules, 2017

Les artistes ont collecté les carottes de forage de chantiers — habituellement jetées —, extraits des sous-sols de villes choisies pour leur résonance historique et personnelle — Beyrouth, Eleonas en Grèce et Paris —, qu’ils ont ensuite resculptées. L’histoire ne se déroule pas comme une succession cohérente de couches chronologiques, mais plutôt comme un enchevêtrement dynamique d’époques marquées par des ruptures, où traces et civilisations s’entremêlent.

Zig Zag Over Time, 2018

Photographies, dessins et textes composent une frise chronologique où l’histoire n’est plus représentée sous forme de couches superposées mais comme une succession d’actions. Elle souligne particulièrement les guerres et les catastrophes naturelles qui viennent interrompre brusquement le cours du temps, lequel reprend plus bas sur une autre frise.

Recomposer les récits

Pour Khalil Joreige et Joana Hadjithomas, cette exploration souterraine s’envisage comme un outil critique, une contre-lecture du temps historique. Unconformities ne se limite pas à exhumer des vestiges du temps, l’œuvre en recompose la lecture. À la manière dont les cinéastes recombinent les rushes d’un film, les strates, traces et excavations deviennent les éléments d’une composition artistique non pas chronologiquement linéaire mais suivant ses logiques narratives propres. Les sections de carottage de Time Capsules sont par exemple réassemblées selon les épisodes géologiques que les artistes choisissent de révéler ou, au contraire, de maintenir dans l’ombre. Par ce geste, ils racontent autrement l’histoire et le cours des choses. Pourtant profondément tangible, la terre se trouve traversée par l’imaginaire, glissant vers des registres plastiques, presque fantastiques.

C’est donc une recherche à la fois formelle et poétique que déploient Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, mais dont les enjeux débordent largement le champ esthétique. Leur travail se charge en effet d’une résonance politique, en ce qu’il ouvre la voie à des contre-récits. Jamais neutre, tout choix de cadrage oriente le discours et, par là même, sa lecture. Unconformities s’envisage ainsi comme une résistance à l’histoire dominante, déplaçant le regard vers des situations politiques complexes, ouvrant le champ à d’autres régimes de visibilité.

Under the Cold River Bed, 2020

Guidés par des archéologues, les artistes présentent l’histoire du camp de réfugiés palestiniens Nahr el-Bared, où une cité romaine fut découverte suite à la destruction du camp en 2007. L’œuvre se compose des formes sculpturales faisant écho à la terre rouge du site, d’un diaporama d’images et de témoignages qui racontent les déplacements de populations, conflits militaires et découvertes archéologiques.

A State, 2019

Cette œuvre présente des recompositions photographiques issues de centaines d’images de l’ancienne décharge à ciel ouvert de Tripoli au Liban. Assemblées de manière à suggérer des carottes de forage, elles redonnent noblesse aux déchets qui se font vestiges archéologiques.

Crédits : Unconformities by Joana Hadjithomas & Khalil Joreige. Installation View, In Minor Keys, 61st International Art Exhibition of La Biennale di Venezia. Photography by In Situ – Fabienne Leclerc. Courtesy of the artists and In Situ – Fabienne Leclerc, Grand Paris, and The Third Line, Dubai.

Bibliographie