La Biennale de Venise à l’épreuve du politique

  • Publié le 29 mai 2026
  • 4 minutes

À l’occasion de la 61e Biennale d’art de Venise, Stream Voices propose un numéro spécial autour du thème « In Minor Keys » (tonalités mineures), en résonance avec les récits périphériques, les pratiques du soin, les attentions au quotidien ou les formes discrètes de production culturelle.

Cette édition est toutefois marquée par un niveau de tensions politiques rarement atteint ces dernières décennies. Pensée par la commissaire suisso-camerounaise Koyo Kouoh, brutalement disparue avant l’ouverture, elle est traversée par un double contexte : celui du deuil et celui d’un monde culturel profondément fracturé par les conflits géopolitiques contemporains.

Nous revenons d’abord sur les lignes de tension qui traversent cette édition 2026, avant de republier une série d’entretiens issus de nos revues Stream et de précédents numéros de Stream Voices, réunis autour de plusieurs axes: ce qui résiste encore face à la guerre et aux formes d’oppression; les archéologies de l’effacement et les mémoires enfouies; ou encore les territoires du sensible, à travers des pratiques artistiques attentives aux perceptions discrètes, aux usages ordinaires et aux formes invisibles du réel.

Sous le signe des « tonalités mineures »

Avec « In Minor Keys », Koyo Kouoh proposait une forme d’anti-Biennale. À rebours des installations spectaculaires, des architectures monumentales et de l’économie de visibilité devenue dominante dans l’art contemporain, son projet entendait déplacer le regard vers des pratiques plus discrètes, collectives et situées. L’exposition valorise ainsi les voix minorées, les scènes du Sud global, les formes artisanales, sonores ou textiles, mais aussi des notions rarement centrales dans les grandes manifestations internationales : le soin, l’écoute, le ralentissement. Les artistes africains et diasporiques y occupent une place centrale, dans une tentative de rééquilibrage symbolique du récit mondial de l’art contemporain.

Mais cette ambition révèle une contradiction structurelle difficile à ignorer. Comment faire l’éloge de la discrétion, du quotidien ou de l’attention dans l’un des événements les plus médiatisés, compétitifs et diplomatiques du monde culturel ? La Biennale reste un théâtre de puissance, où États, fondations, collectionneurs et institutions culturelles se livrent une bataille d’influence globalisée. Le discours des « accords mineurs » se déploie ainsi au sein même d’une gigantesque caisse de résonnance et machine de prestige international.

Sur le droit d’être représenté

Cette tension éclate pleinement dans les polémiques qui entourent l’édition 2026. Les principaux point de fracture concerne le retour officiel de la Russie, absente depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 et la présence d’Israel, dans un contexte de guerre à Gaza. Pour la première fois, des employés de la Biennale ont mené des mouvements de grève et plusieurs pavillons ont fermé temporairement en signe de protestation. De nombreux artistes ont intégré des références explicites à la Palestine dans leurs œuvres, tandis que plusieurs collectifs internationaux demandaient l’exclusion d’Israël de la manifestation. Quant à la réintégration de la Russie, elle a provoqué des protestations diplomatiques, des manifestations dans Venise, des appels au boycott, jusqu’à la démission du jury. Car pour de nombreux acteurs du monde de l’art, un pavillon national est perçu comme un instrument de normalisation géopolitique.

L’affaire met en lumière l’ambiguïté historique de la Biennale qui revendique l’autonomie de l’art, tout en reposant sur une logique diplomatique (un système de pavillons nationaux) héritée du XIXe siècle.

Au-delà de la compétition symbolique entre nations, ces tensions révèlent une transformation plus profonde du monde de l’art contemporain. Les institutions culturelles occidentales, longtemps présentées comme des espaces de neutralité ou d’universalité, sont désormais accusées d’appliquer des standards variables selon les conflits et les contextes géopolitiques. Les débats sur la censure, la complicité politique ou l’instrumentalisation culturelle occupent parfois davantage l’espace public que les productions artistiques elles-mêmes.

À Venise, l’exposition devient presque secondaire face à une question devenue centrale : qui a aujourd’hui le droit d’être représenté, au nom de quoi ?

Dans ce contexte de fragmentation politique et symbolique, les pratiques artistiques réunies dans ce numéro spécial apparaissent moins comme des réponses que comme des tentatives de déplacement : inventer d’autres manières de sentir, d’habiter et de raconter le monde.

Bibliographie