Le rôle croissant de l’IA en matière de conception urbaine soulève également des questions de normes et de gouvernance des données…
Les données sont clairement le carburant de tous les systèmes que nous construisons. Malheureusement, celles dont nous avons le plus besoin ne sont pas largement disponibles. Aux États-Unis, nous disposons d’un bon système de données de recensement publiquement, le National Household Travel Survey, et de beaucoup d’autres ensembles de données. Cela fournit une bonne base de départ, mais la plupart des jeux de données ne constituent que des instantanés grossiers sur des échantillons de taille restreinte. Sans compter que dans la plupart des pays en voie de développement ces bases de données essentielles n’existent tout simplement pas. La malheureuse réalité est que les meilleurs jeux de données sont verrouillés par de grandes entreprises telles que Facebook, Google, Amazon et les grandes banques, qui collectent des données sur les localisations des téléphones portables et des données transactionnelles pour leur propre usage commercial, sans les partager avec les chercheurs, concepteurs, ou même les villes, dans une optique d’intérêt général.
Je suis assez enthousiaste à l’idée de trouver des alternatives à ce capitalisme de surveillance. Cela pourrait notamment passer par une nouvelle manière de collecter des données de qualité dans l’intérêt général. Nous envisageons un espace d’échange de données communautaire, une sorte de coopérative de données, où les individus pourraient contribuer en apportant leurs données de localisation issues des téléphones portables, et d’autres informations encore, qui seraient conservées par un organisme de confiance comme une banque ou une caisse de crédit. Les gens font confiance aux banques pour conserver en toute sécurité leur argent et en limiter l’accès aux seules transactions qu’ils approuvent. Pourquoi ne pas faire de même avec nos données, qui sont de nature très personnelle ? Chacun pourrait alors définir des niveau de permission précisant qui a le droit de consulter ces données, correctement anonymisées – et sans possibilité de les posséder ou de les vendre -, au profit de l’individu et de sa communauté.
Nous avons récemment rencontré ce problème en développant des applications de traçage des contacts dans le cadre de la pandémie de Covid. L’idée était de signaler quand une personne infectée était susceptible d’entrer en contact avec des gens non infectés. Il a fallu de longs mois de négociation avec Apple et Google pour avoir accès aux informations des téléphones mobiles opérant sur iOS et Android, mais, en fin de compte, du fait d’exigences complexes en matière de confidentialité, cela ne s’est même pas avéré très utile. Je crois qu’une importante question sociétale se pose ici : comment ouvrir l’accès à de riches données sur le comportement humain aux bonnes personnes et organisations tout en protégeant la confidentialité des personnes à l’origine de ces données ? il est impératif de trouver des réponses à cette question, et il me semble que les échanges de données communautaires pourraient constituer une solution partielle.
Pour aborder un autre aspect de vos recherches, comment envisagez-vous l’évolution des systèmes de mobilité ? Pensez-vous qu’ils sont en cours de renouvellement et qu’ils remodèleront la ville comme dans le passé ?
Je pense que nous sommes actuellement engagés dans une troisième révolution de la mobilité. La première a lieu entre 1880 et 1920 environ, avec l’arrivée des tramways et des métros en ville. Avant cela, les quartiers étaient compacts et d’une densité relativement élevée. Ces nouveaux systèmes de mobilité ont relié les quartiers entre eux et permis à la ville de s’étendre de manière linéaire le long des couloirs ferroviaires du tramway et du métro. La seconde révolution de la mobilité a été induite par la montée en puissance de l’automobile abordable, notamment avec Henry Ford dès le début du xxe siècle, mais qui s’est accélérée après la Seconde Guerre mondiale. Cela s’est traduit par un remplissage de faible densité des espaces suburbains entre les couloirs ferroviaires et les terres agricoles environnantes, selon un urbanisme faisant primer le « tout automobile ». Les règlements de zonage prescrivaient alors des usages strictement séparés, et ces différents espaces n’étaient accessibles qu’en voiture. Les États-Unis ont été pionniers dans cette vision de l’automobile comme facteur de liberté individuelle, d’émancipation et d’opportunités, permettant à chacun de vivre là où il le souhaite, chaque lieu étant connecté à tous les autres par des routes et disposant de stationnement gratuit en abondance.
Dans de nombreux endroits du monde, ce modèle est désormais largement rejeté. À mesure que nous reconnaissons ses impacts négatifs, nous revenons à la notion de communauté, comme le prouve le mouvement de la ville du quart d’heure. Nous constatons que l’accent y est mis sur l’amélioration de l’autonomie fonctionnelle des communautés. L’idée est que les habitants bénéficient d’un accès local à ce dont ils ont besoin dans leur vie quotidienne : écoles, courses, détente, soins de santé, et ainsi de suite. Nous assistons également à l’aube d’une troisième révolution de la mobilité, qui passe par la transition de systèmes centralisés, imposés d’en haut, à des systèmes conçus à l’échelle des collectivités, beaucoup plus distribués, légers et, à terme, autonomes. J’imagine un avenir où les systèmes de mobilité auront une efficacité encore supérieure aux transports en commun actuels, tout en ayant la réactivité d’un modèle de partage de trajets comme celui d’Uber, et générant peu d’émissions. Dans les communautés compactes, la marche et le vélo constitueront les modes de transport principaux. Je pense également que nous connaîtrons un boom des véhicules autonomes légers, à l’instar de notre Persuasive Electric Vehicle, qui se conduit comme un vélo traditionnel, mais peut se transformer en triporteur autonome permettant d’embarquer des passagers ou des colis.
À terme, je pense que nous verrons la naissance de nouveaux types de véhicules autonomes ultralégers pouvant chacun prendre à bord des individus à leur point de départ, puis s’atteler pour former une sorte à un train se déplaçant entre des quartiers éloignés. Chaque unité pourrait se détacher quand nécessaire pour amener des passagers ou livrer des marchandises à des endroits précis. Un tel système conjuguerait une mobilité très réactive, avec des véhicules capables de venir vous chercher où que vous soyez et vous emmener exactement où vous le souhaitez, tout en ayant le même degré de performance qu’une solution de transport collectif sur les plus longues distances. Ces systèmes pourraient d’ailleurs très bien n’avoir qu’une très faible consommation énergétique, ou encore être conçus pour encourager l’activité physique.
Pour en revenir au City Science Group, celui-ci s’inscrit dans un réseau international de laboratoires. Quels rôles ont les processus collaboratifs au sein de ce réseau, et qu’avez-vous appris de cette expérience au sujet de l’intelligence collective ?
J’ai décidé il y a environ cinq ans que nous devions nous efforcer de sortir nos idées des laboratoires et de les relâcher dans le monde réel. Nous procédons pour cela de deux manières très différentes. D’une part nous lançons des sociétés privées issue du groupe de recherche pour commercialiser les innovations que nous estimons prêtes à décoller, et d’autre part, nous avons mis en place un réseau international de City Science Labs affiliés, notamment à Shanghaï, Taïpei, Hô Chi Minh-Ville, Toronto, Hambourg, Helsinki, Andorre et Guadalajara.
Grâce à ce réseau, nous pouvons démultiplier nos efforts et acquérir une connaissance intime des villes d’Asie, d’Amérique du Nord, d’Amérique latine, d’Europe et je l’espère bientôt du Moyen-Orient. Il existe des problèmes fondamentaux qui sont partout les mêmes – l’alimentation, l’eau, l’emploi et l’accès à la mobilité -, mais également une infinie variété due aux particularités géographiques, historiques, économiques, politiques et culturelles de chaque localité.
Si nous faisons bien notre travail, nous pourrons nous concentrer sur la mise au point de stratégies, de technologies et de méthodologies de conception, tandis que nos collaborateurs adapteront, déploieront, testeront et évalueront l’efficacité de ce que nous co-créons tous ensemble. Cela fait suffisamment longtemps que nous oeuvrons en ce sens pour que beaucoup de ces laboratoires soient désormais en mesure de mettre au point leurs propres innovations répondant plus directement à leurs besoins particuliers. Idéalement, une innovation conçue dans notre laboratoire de Tongji University à Shanghaï, ou dans celui de Taïpei Tech à Taïwan, pourra être adoptée par nos City Science Labs les plus récents situés à Hô Chi Minh-Ville ou à l’université de Guadalajara au Mexique.
Il existe nombre d’autres réseaux de villes partageant idées et bonnes pratiques. Nous voulons aller bien au-delà en créant un réseau où se partagent également des modèles, données, codes, algorithmes, solutions électroniques et fonctionnelles. Nous mettons toutes ces idées sur la place publique au moyen d’un serveur de dépôt ouvert sur GitHub. L’idée est de collectivement bâtir les systèmes qui rendront possibles de meilleurs milieux urbains et de mettre l’innovation urbaine à disposition de chacun au sein du réseau.
(Cet article a été initialement publié dans Stream 05, en 2021).