Au-delà de l’intelligence singulière

  • Publié le 7 octobre 2021
  • Agnieszka Kurant
  • 11 minutes

En expérimentant dans ses œuvres des formes d’intelligence collective, Agnieszka Kurant favorise l’émergence de formes inédites à partir d’une multitude d’interactions entre agents. Elle « métabolise » ainsi les processus de production du vivant et plaide pour des œuvres complexes, hybrides et collectives, jamais achevées, évoluant en temps réel et impliquant une « polyphonie d’agentivités ». Par la mise en place de processus dont elle perd intentionnellement le contrôle, en s’appuyant sur l’IA ou sur des processus géologiques ou vivants, ses œuvres s’affranchissent des formes fixes et stables.

Agnieszka, vous ne produisez pas de formes statiques mais mettez en place des réseaux. Ce qui ressort en premier pour moi dans vos œuvres, c’est leur structure, composée par plusieurs agents ayant interagi avec vous. Il y a toujours une multiplicité d’interventions convergeant vers un seul point : l’œuvre d’art. Pourquoi mettez-vous une telle emphase sur l’intelligence collective, ou la co-activité, au cœur de votre pratique ?

J’ai commencé à expérimenter les leviers de l’intelligence collective pour affaffaiblir le paradigme de l’intelligence singulière, de la créativité comprise comme un processus individuel, ainsi que la notion de formes fixes et stables. L’intelligence collective est constamment en mouvement et ne peut jamais être complètement appréhendée : c’est un objet en continuelle mutation. J’ai aussi exploré une nouvelle forme d’extractivisme, c’est-à-dire les manières par lesquelles l’économie numérique du xxie siècle a développé des systèmes d’extraction de la valeur à partir de l’intelligence collective de la société entière et de toutes les parties actuellement accessibles de l’univers. Dans le monde post-digital, récemment qualifié par McKenzie Wark de « troisième nature », tout futur possible état de nature ou de nature synthétique est traité comme autant de ressources quantifiables, calculables et configurables. Ces futurs possibles peuvent être dérisqués, simulés, valorisés et monétisés.

Ce qui m’a frappé dans le phénomène d’intelligence collective quand j’ai commencé à l’explorer, il y a à peu près treize ans, c’est qu’il bouscule certains concepts fondamentaux de la philosophie et de l’anthropologie. L’intelligence collective entraîne un déplacement ontologique basé sur la remise en question de la notion d’être humain en tant qu’intelligence individuelle. Nous réalisons aujourd’hui que l’être humain contemporain n’est en fait qu’un assemblage, une multitude ou une polyphonie d’intelligences et d’agentivités opérant simultanément, des microbes et des virus à l’IA. Les bactéries et virus sont des acteurs nécessaires de notre système immunitaire, et notre microbiome impacte nos états mentaux et les décisions que nous prenons. Dans le même temps, nos processus décisionnels sont automatisés et optimisés par les grandes sociétés mettant en œuvre l’exploitation algorithmique de nos

données. D’une certaine manière, nous sommes en train d’être piratés à la fois de l’intérieur (par des microbes et virus) et de l’extérieur (par des algorithmes). Le concept du « soi » en tant qu’individu singulier et autonome s’effrite donc. Il n’y a pas un « soi » unique, mais plusieurs formes de subjectivité plurielle. D’un autre côté, il s’avère que l’intelligence peut exister sans contrôle central ou sans sujet unifié, sans soi unifié. Une amibe constitue un exemple de sentience non-intentionnelle, une forme d’intelligence collective. Les amibes sont capables de résoudre un labyrinthe complexe, bien que n’ayant ni cerveau, ni système nerveux.

La science a prouvé de bien des façons que l’intelligence n’est jamais individuelle, mais toujours distribuée. Certains experts en sciences cognitives, tel qu’Andy Clarke, parlent d’« esprit étendu » (extended mind), tandis que le neuroscientifique Antonio Damasio retrace l’origine des sentiments humains et de nos esprits conscients aux échanges de signaux chimiques dans l’intelligence collective des colonies bactériennes au commencement de la vie. Vers 2008, mes recherches m’ont conduite à la science du complexe, qui est le champ de l’étude des systèmes complexes et, entre autres, du phénomène de l’intelligence collective et de l’émergence. L’intelligence collective est en substance une intelligence de groupe, où des formes nouvelles émergent de manière non linéaire et imprévisible à partir d’interactions entre des milliers ou des millions d’éléments, d’agents ou de molécules au sein d’un système complexe. Nous pouvons voir cela à l’œuvre au niveau des amibes, des colonies de termites, d’Internet, des mouvements sociaux, de la bourse, des villes ou encore dans nos cerveaux. Des phénomènes complexes tels que les ouragans, la conscience ou le commencement de la vie sont le produit de l’émergence, qui est une propriété de l’intelligence collective basée sur l’auto- organisation. L’auto-organisation spontanée existe à la fois dans des systèmes physiques et sociaux : depuis les systèmes vivants et la géologie jusqu’à l’économie et l’IA. La science du complexe a mis en évidence que des groupes d’organismes tels que les termites ou des bactéries ou encore des mouvements sociaux, sont de véritables superorganismes ou « personnes collectives » qui manifestent des traits de personnalité divers. Les groupes peuvent avoir un « esprit » propre, à peu près de la même manière que les individus ont un esprit. L’un de mes domaines de recherche concerne la « futurité » et l’évolution de la culture. Je tente d’imaginer dans quelle direction nous évoluons en tant qu’espèce. Étant donné que la culture et l’art peuvent être vus comme des adaptations évolutives, avec les transformations actuelles de l’humain en réponse aux changements technologiques, sociaux et climatiques accélérés que nous connaissons, l’art pourrait évoluer dans le futur en quelque chose de différent. Certains aspects de cette évolution de la culture peuvent déjà se ressentir. Si nous regardons Wikipédia, Reddit, la circulation des « memes » sur Internet ou encore le « crowdsourcing » et l’externalisation ouverte, nous comprenons que cela se rapproche des manières dont la connaissance et la créativité opéraient il y a quelques millénaires, à l’époque où la Bible et les mythologies ont été façonnées sur plusieurs millénaires par des générations d’auteurs anonymes, par des sociétés entières. La créativité et la production culturelle peuvent être considérées comme l’œuvre de la multitude plutôt que d’individus isolés.

Il semble que la culture contemporaine évolue à nouveau lentement dans cette direction, bien qu’elle puisse parfaitement bifurquer à un moment ou un autre d’une manière complètement inattendue. La forme actuelle de la production artistique fait primer les auteurs individuels, mais la culture pourrait évoluer et adopter des formes plus complexes, hybrides et collectives faisant œuvrer non seulement des multitudes d’humains mais aussi des machines, des minéraux, des organismes vivants ou des virus. Une polyphonie d’agentivités en quelque sorte. Cela représenterait un développement comparable à celui de l’avènement de l’écriture. Je pense aussi que la nature même des produits culturels pourrait changer : dans le proche futur, les œuvres d’art et
les livres pourraient ne plus être nécessairement considérés comme des œuvres abouties, les artistes et écrivains pouvant intervenir pour continuellement les changer et les mettre à jour en temps réel. Il n’y aura alors plus de formes fixes, situation que nous observons d’ailleurs déjà avec les objets techniques, qui sont en évolution constante, sans cesse actualisés par leurs créateurs et leurs utilisateurs.

À de nombreux égards, les technologies actuelles produisent des exemples très concrets des concepts d’agentivité collectives se rapprochant de la notion marxienne d’« intellect général », du concept du transindividuel chez Simondon, ou de l’idée d’Antonio Negri du travail de la multitude. Nombre de penseurs contemporains dont le travail a compté pour moi, dont Manuel de Landa, Bifo Berrardi, Bernard Stiegler, Yuk Hui, Catherine Malabou, Graham Harman ou Achille Mbemb, considèrent que l’intelligence collective est un phénomène crucial pour avoir un réel entendement du monde contemporain. Des philosophes tels que Matteo Pasquinelli perçoivent l’intelligence des machines et l’IA comme étant d’une nature, non pas anthropomorphe mais sociomorphe. L’intelligence des machines « imite » l’intelligence collective et sociale en utilisant des mécanismes de contrôle social similaires.

Avec le recours aux réseaux neuronaux, l’IA peut en réalité également être vue comme une forme d’intelligence collective. Nous pourrions rapprocher les algorithmes évolutifs utilisés dans l’optimisation d’outils ou d’os synthétiques de l’évolution dans le temps d’un outil, d’un « meme », ou encore d’une révolution comme produit de l’intelligence collective d’une société tout entière, voire de l’évolution d’un organisme au sein de son milieu. L’IA est le produit d’une économie capitaliste et de l’idéologie néolibérale fondée sur l’individualisme. C’est la raison pour laquelle les ingénieurs en IA nous imposent la vision d’une intelligence anthropomorphisée (et notamment la peur de la Singularité). Les ressources qui ont permis le développement de cette technologie sont liées à l’impérialisme et à l’exceptionnalisme humain issu de la pensée moderne, ce qui transparaît dans le langage utilisé par les ingénieurs et théoriciens de l’IA lorsqu’ils décrivent l’intelligence en général. Il s’agit d’un paradigme qui doit très clairement faire l’objet d’une remise en question.

Errorism, 2021
Errorism, 2021

Une fois que les notions d’un soi autonome, de l’intelligence et de l’agentivité individuelles commencent à se fissurer, nous devons également questionner l’idée de créativité en tant que processus individuel, ainsi que la notion d’auteur. Mon œuvre holographique récente – Errorism – présente une simulation de plusieurs œuvres d’art dont je n’ai jamais été l’auteur mais que je pourrais potentiellement créer. L’algorithme d’intelligence artificielle GPT3 a généré un ensemble de descriptions de nouvelles œuvres en se basant sur les descriptions de mes œuvres créées à ce jour et sur l’ensemble du corpus de la langue anglaise en ligne. Les algorithmes ont révélé des modèles dans mes idées, dont je ne suis pas conscient, et ont produit les œuvres qui étaient peut-être rejetées par mon inconscient ou la configuration alternative de mon travail.
Ce concept est en quelque sorte une construction créée pour s’approprier le travail de la multitude et tirer profit de l’intellect général. C’est un mécanisme mis au point pour permettre l’appropriation de valeur produite par un processus créatif dispersé et en réseau. L’émergence de l’auteur a fait partie d’un processus de privatisation des communs, de la privatisation des terres, de l’eau, des savoirs et de l’éducation ayant entraîné une marchandisation des choses détenues en commun. J’ai cherché à analyser cela dans l’un de mes tout derniers projets, Emergence, qui est une fonte de caractères conceptuelle réalisée en collaboration avec le typographe Radim Peško. Nous avons fusionné vingt-six fontes de caractères issues de toute l’histoire de la typographie, depuis les plus anciennes fontes sans auteur jusqu’aux fontes sous licence de grandes sociétés. La première fonte identifiée dans l’histoire est apparue sur la Colonne Trajane dans la Rome antique. Il s’agit du produit de la « cristallisation » du travail d’innombrables tailleurs de pierre anonymes, mais la société Adobe revendique actuellement la propriété numérique de cette fonte de la Colonne Trajan.
On ne peut d’ailleurs même pas leur acheter : elle ne peut être qu’utilisée sous licence ou louée. Cela montre le long chemin que nous avons parcouru entre une fonte faisant partie des communs, à l’image de la langue et l’écriture, et cette même fonte, numérisée, désormais transformée en produit appartenant à une grande société privée.
Il est particulièrement important d’approfondir l’intelligence collective maintenant que l’intelligence artificielle est devenue un facteur déterminant dans nos vies et que l’humanité entière est confrontée à des phénomènes majeurs d’intelligence collective tels que la pandémie de Covid ou les mouvements protestataires qui ont lieu à travers le monde. Il ne fait aucun doute que nous assistons à une expérience sociale de l’intelligence collective à l’échelle planétaire, laquelle pourrait aboutir à une forme de plasticité du cerveau social, voire à un changement d’ordre évolutif ou bien à une bifurcation inattendue au sein du capitalisme.

Réfléchissant à ces phénomènes complexes, j’ai commencé à appliquer l’intelligence collective à la production artistique, ce qui m’a permis de développer une méthode alternative de production formelle, fondée sur la complexité et sur une polyphonie d’agentivités et d’intelligences. J’ai alors commencé à faire pousser, ou évoluer, des œuvres d’art comme autant d’organismes vivants, de formations géologiques ou de langages nouveaux. Assez souvent, je ne travaille pas avec la forme de l’œuvre d’art mais avec la composition moléculaire de la matière ou avec l’organisation d’un système ou d’un écosystème qui cristallise des formes, souvent instables et changeantes.

Vos œuvres ont une forme définitive qui procède généralement de la collecte d’informations et sont d’ailleurs très distinctes les unes des autres. Quelle importance et quelle valeur accordez-vous aux formes ? Quel rôle jouent-elles dans votre pratique ?

Je cherche à produire des formes qui échappent à toute classification ontologique. J’utilise les formes pour encourager à l’abandon de toute ontologie et pour attirer l’attention sur un changement de paradigme : les distinctions entre naturel et artificiel, sentience et non-sentience, réel et synthétique, vie et non-vie n’ont aucune prise sur la réalité ou commencer à s’écrouler. L’ensemble des formes de vie et des choses inertes reçoivent, stockent et traitent des informations. Tout est calcul : les bactéries, les champignons, les baleines, les forêts, les cristaux, les rochers, les mers, les planètes, les étoiles, les galaxies, les villes, les nations… L’univers entier peut être vu comme un système de traitement de l’information géant, et je travaille beaucoup avec le traitement et l’agrégation de l’information, mais aussi avec sa conversion en matière, en énergie et en capital. Nous devons repenser la façon dont les formes, quelles qu’elles soient, sont créées dans le monde, étant donné que la plupart d’entre elles ne sont pas créées par des individus mais par des sociétés ou des écosystèmes entiers, ce qui a des conséquences essentielles sur les plans économiques, écologiques et politiques.

Pour aborder ces questions, j’ai mis au point une manière de produire des formes en ayant recours à des milliers d’agents non-humains et humains. Je crée des assemblages ou des polyphonies d’intelligences et d’agentivités en faisant contribuer bactéries, animaux, virus, processus géologiques, biologie
de synthèse, travailleurs en ligne, mouvements sociaux, IA, robots, réactions chimiques ou physiques, et ainsi de suite, mais également des processus de partage des bénéfices et de redistribution du capital. Cela aboutit à la production de formes hybrides oscillant entre différents états, en pleine évolution ou dissolution. Entre formations naturelles et sculptures, entre processus réels et synthétiques, entre produits artificiels et naturels, entre humain et non-humain, entre nature et technologie, entre vie et non-vie, entre subjectivité singulière et plurielle. De fait, les distinctions et les frontières entre ces domaines se sont déjà effacées de manière permanente.Mes œuvres consistent souvent à identifier ou créer des systèmes aboutissant à une émergence ou une cristallisation de formes. Je mets simplement en place un système ou un programme, puis je perds intentionnellement le contrôle du processus. Je voulais créer une manière alternative de produire des œuvres d’art basées sur différentes formes d’intelligence et d’agentivité collective comme alternative à l’approche de l’auteur comme singularité. J’ai commencé à observer des parallèles entre les manières dont différentes formes se cristallisent et émergent au sein de systèmes vivants, dans la géologie ou dans la société : un minéral se cristallise d’une manière similaire à un signe, un outil, une rumeur, une monnaie, un meme, une foule ou un mouvement social.
Des œuvres telles que A.A.I. [Intelligence artificielle artificielle] sont construites par des sociétés entières – en l’occurrence des sociétés de termites. Je les fais pousser un peu comme des formations géologiques. Les différentes formes de termitière nous informent sur la personnalité collective de cette colonie ou société particulière. Chacune de ces formes de termitière naturelle-artificielle consiste en des millions de grains de sable colorés, d’or et de cristaux, amalgamés par des millions d’organismes vivants, et la forme finale est le produit de cette intelligence collective. D’autres de mes œuvres sont le produit d’amalgames ou d’agrégats de capital social. The End of Signature [La fin de la signature] est ainsi une agrégation de millions de signatures de membres d’une communauté ou d’un mouvement social, fusionnées à l’aide d’un algorithme d’IA. D’autres œuvres font appel à la foule, telles qu’Assembly Line [Chaîne de montage], Production Line [Chaîne de production] ou Aggregated Ghost [Fantôme agrégé], qui reposent sur des agrégats du travail de milliers de travailleurs en ligne de plateformes d’externalisation ouverte, ceux que l’on appelle les « travailleurs fantômes », qui contribuent via des lignes uniques de texte ou des « selfies » que j’ai ensuite fusionnés à l’aide d’IA en des formes composées et composites. Conversions et Animal Internet utilisent l’IA pour récolter et agréger les émotions ou empreintes numériques de milliers de personnes à travers le globe, par exemple les membres de mouvements protestataires.

The End of Signature, 2015
The End of Signature, 2015
Aggregated Ghost, 2020

Les formes de mes œuvres cherchent à refléter le fait que les objets de ce monde n’ont pas d’identité figée, qu’ils oscillent constamment entre artificiel et naturel, vie et non-vie, sentience et non-sentience, synthétique et réel, fiction et réalité, impossible et probable. Ce qui était impensable encore récemment, ou vu comme procédant de la science-fiction, prend aujourd’hui un caractère très réel. La science contemporaine mesure désormais ce que l’on qualifie de « demi-vie des faits », c’est-à-dire la vitesse à laquelle ce que nous considérons être la vérité scientifique est invalidé et devient une fiction. Chaque jour qui passe, nous assistons à la transformation, à l’évolution et au changement de statut des objets de la connaissance. Mon travail cherche à matérialiser ces objets instables et en continuelle évolution, dans leurs mutations ou leurs dissolutions constantes. Des objets en transformation continue, en plasticité ou évolution permanente. C’est pourquoi certaines de mes œuvres changent de forme physique en réponse aux changements dans la société.
Bernard Stiegler comme Yuk Hui, dont les écrits ont influencé mon œuvre, parlent de l’émergence des objets numériques comme des assemblages pouvant être tracés dans le temps, l’espace et faisant partie d’un réseau d’intelligence collective. Les objets numériques sont orientés vers le futur, constamment en processus de renégociation de leurs relations avec les autres objets, systèmes et utilisateurs au sein de leur milieu, leur environnement, qui est à la fois naturel et artificiel. Ils ne sont pas capables de fonctionner tout seuls sans l’activité des êtres humains qui les créent et les modifient. Dans un avenir proche, les œuvres d’art, les romans et les films seront peut- être constamment modifiés et mis à jour par leurs auteurs et leur public. Nous avons également d’autres nouveaux concepts d’objets atemporels, tels que les « archifossiles » de Quentin Meillassoux ou les « hyperobjets » de Timothy Morton, qui cherchent à appréhender les phénomènes et nouveaux objets hybrides auxquels nous sommes confrontés au xxie siècle, à
la fois naturels et artificiels, vivants et non-vivants, réels et synthétiques. Qu’est-ce que la nature dès lors qu’il est facile d’ajouter quelques éléments à l’ADN d’un ver ou de créer un nouvel organisme à partir de zéro ?

Les formes que je crée transcrivent cette oscillation entre états et temporalités. Certaines de ces œuvres sont à la fois biologiques, géologiques et algorithmiques, réduisant à néant les frontières entre humain, nature et technologie, ou entre naturel et artificiel, soulignant le caractère obsolète de ces distinctions. L’installation Chemical Garden, par exemple, repose sur l’émergence de nouvelles formes cristallines ressemblant à des plantes à partir d’un mélange de produits chimiques inorganiques – des sels de métaux présents dans les ordinateurs contemporains – dont l’extraction industrielle détruit des écosystèmes et des géologies entières. Ces mêmes sels métalliques ont généré des structures végétales similaires au début de la vie sur Terre. Le virtuel, le géologique et le biologique s’entremêlent. Certaines des formes avec lesquelles j’ai récemment travaillé lient changement dans la société et changements physiques de matière. Les empreintes numériques de milliers de personnes entraînent ainsi des transformations de matière physique des tableaux de la série Conversions, qui se transforment continuellement en réaction aux décisions et émotions de personnes autour de la planète. Les Conversions sont donc comme des organismes vivants ou des écosystèmes, constamment en train de se transformer, d’évoluer et d’osciller entre différentes formes. Celles qui émergent à la surface de ces tableaux oscillent entre carte, colonie bactérienne, galaxie, peau d’une seiche, géologie, taches solaires ou image hyperspectrale issue de la télédétection. Elles sont situées entre l’échelle micro et l’échelle macro.

Mon parcours en tant que commissaire d’expositions et dans la philosophie a façonné la manière dont je conçois les formes. Mes premières œuvres consistaient en des expositions conceptuelles de groupe, mettant en œuvre une multitude d’agentivités. Avec le temps, il est devenu évident que j’étais surtout intéressée par les différentes formes d’agentivités complexes et hybrides, et que les œuvres d’art d’autres artistes disposées en tant que formes n’étaient qu’une des agentivités complexes qui m’intéressaient, parmi beaucoup d’autres.

Votre œuvre Post-Fordite mobilise l’archéologie, l’anthropologie et la géologie… Je définis « l’anthropologie moléculaire » comme « l’étude des effets, traces et marques laissées par les êtres humains sur l’univers, ainsi que leurs interactions avec les non-humains », et votre œuvre semble constituer un parfait exemple de cela. En quoi cette échelle moléculaire de la réalité est-elle pertinente aujourd’hui ?

Les humains manipulent la matière au niveau moléculaire. Nous provoquons le recâblage ou la plasticité du cerveau par l’automatisation de nos décisions et nous provoquons des mutations de la matière biologique et géologique par nos émissions et notre technologie. Les grandes entreprises calculent et programment la nature et la société à l’échelle macro et micro, au niveau moléculaire. Il était donc important pour moi d’aborder ces questions avec une méthode de travail différente. Le niveau moléculaire met toutes les formes sur un pied d’égalité. Au niveau moléculaire, il n’y a pas de différence entre la vie et la non-vie, entre le naturel et l’artificiel ou le réel et le synthétique. Lorsque nous étudions le niveau moléculaire, nous observons des modèles et des phénomènes similaires dans la nature et dans la société. Et c’est la base de la plupart de mes œuvres qui sont créées par l’amalgame ou l’agrégation de diverses molécules, éléments ou agents : capital, travail, signatures, empreintes, émotions, agences ou signes amalgamés. Post-Fordite, par exemple, est un amalgame du travail cumulé de générations de travailleurs qui ont peint au pistolet des voitures dans des usines automobiles aujourd’hui disparues pendant 100 ans. J’ai combiné des fragments de Fordite, qui est une formation quasi-géologique récemment découverte, créée par la fossilisation de la peinture automobile accumulée sur les chaînes de production des usines. La fordite est souvent utilisée comme des pierres précieuses pour produire des bijoux. La post- fordiite est liée aux empreintes numériques, que nous laissons tous dans la géologie virtuelle par nos comportements en ligne exploités par les entreprises, qui contribuent aux empreintes géologiques et au changement climatique. Le virtuel est lié au minéral.

J’ai utilisé le terme de « métabolisation » pour aborder votre méthode de production. Le métabolisme consiste en des séries de réactions chimiques qui ont lieu au sein des êtres vivants. Si « métaboliser » consiste à incorporer ces réactions biochimiques, alors, pour moi, votre travail s’attache à la « métabolisation » de processus de production, à matérialiser des phénomènes de la vie et à les incarner au sein d’une œuvre d’art. Êtes-vous d’accord avec cette interprétation ?

En effet. Ce qui m’intéresse est que le métabolisme ne se limite pas aux organismes vivants mais circule et génère de nouvelles formes dans toutes les strates de la matière. Substances organiques et inorganiques sont continuellement réorganisées sous différentes formes, à tel point que les minéralogistes parlent aujourd’hui d’« évolution minérale » pour décrire les réseaux de flux de matière et d’énergie reliant organismes vivants et minéraux. Ceux-ci ne sont donc plus clairement séparés, ce qui change radicalement le champ de ce qui est considéré comme faisant partie du vivant. L’installation Chemical Garden explore précisément ces relations du minéral avec le biologique et le virtuel.

Il existe en réalité quatre fois plus d’espèces minérales qu’avant l’émergence de la vie, car la vie contribue à la formation de la plupart des minéraux existant sur terre. Les écosystèmes sont quant à eux créés par la coévolution des minéraux avec la vie, et, de nos jours, nous sommes également à l’origine de la formation de nouveaux minéraux et formations géologiques. Je suis fascinée par le fait que la circulation d’éléments et de

composés chimiques puisse dans certains cas créer des ponts entre espèces depuis longtemps disparues, espèces existantes
et espèces du futur. Les nouvelles formes de vie créées par la biologie de synthèse auront ainsi un impact sur les minéraux du futur. Après la fin de la vie basée sur le carbone, l’évolution des minéraux se poursuivra en ne faisant que changer de direction. Il est d’ailleurs fort possible que de nouvelles formes de matière- énergie

et de vie non basée sur le carbone émergent.

Dans mon travail, j’expérimente des formes hybrides présentant des circulations et des fusions diachroniques et atemporelles, des mutations et des transmutations alchimiques d’organismes, de minéraux et de technologies du passé, du présent et du futur. Je pense à la production de formes naturelles ou sociales comme autant d’expressions différentes de matière-énergie en évolution constante, suivant la notion de Deleuze et Guattari d’un « phylum machinique ». Je travaille avec l’énergie en tant que substance en mouvement. Ce qui m’intéresse est le fait que l’économie mondiale contemporaine est également basée sur des flux et des conversions d’énergie transformée en information et en capital. Les « fermes » à bitcoins sont alimentées en électricité éolienne ou hydraulique, c’est-à-dire, en substance, par la nature. Nous nous rapprochons de la machine à mouvement perpétuel : de l’énergie gratuite générée par la nature et permettant de produire de la valeur, même s’il reste bien sûr du travail humain là-dessous, à commencer par cette main-d’œuvre servile cachée à l’étranger dans les mines de coltan où les minéraux nécessaires pour les appareils numériques sont extraits.

Je trouve également très intéressante la circulation même en tant que forme, car les réseaux de flux de matière et d’énergie peuvent être observés dans les systèmes naturels comme culturels. Dans les économies capitalistes, l’ordonnancement de l’énergie et de l’information se traduit par des hausses subites des marchés et des bulles spéculatives. La sphère publique de mobilisation sociale et politique génère quant à elle des forces de la foule qui sont à la fois incontrôlables et imprévisibles. À plus grande échelle encore, les effets des économies politiques de l’extraction des énergies fossiles façonnent la géologie et la biosphère planétaire. J’enquête sur ces formes composites et géosociologiques basées sur les flux, les conversions et les métabolismes.

Post-Fordite, 2020

Certaines de mes œuvres, dont la série Conversions, tirent leur inspiration du fait que les énergies sociales font désormais partie, d’une certaine manière, du marché énergétique mondial. Tout comme le charbon, le pétrole ou le gaz sont extraits du monde naturel, les énergies sociales sont en effet minées
et précisément quantifiées par des algorithmes récoltant de la donnée. Mes œuvres analysent ces flux, conversions et exploitations des énergies sociales dans le cadre du capitalisme tardif, ainsi que les transformations d’énergie et de matière en formes. C’est la raison pour laquelle les tableaux de la série Conversions changent et se transforment en fonction de ce qui se passe dans la société. Je souhaitais rattacher les phénomènes sociaux à des transformations physiques de la matière, à des métabolismes physiques d’œuvres d’art. C’est aussi ce qui m’a poussé à sculpter de la matière à l’échelle moléculaire pour créer intentionnellement des fossiles comme dans Chemical Garden [Jardin chimique], Still Life [Nature morte], Fossilized Future [Futur fossilisé] ou Post-Fordite.

Les sculptures d’A.A.I. sont clairement des produits d’une métabolisation étant donné qu’elles ont été construites par des millions de termites, à partir de salive et d’excréments amalgamés avec des grains de sable, de l’or et des cristaux. Ces sculptures sont donc des produits du métabolisme des termites. D’un autre côté, Still Life joue avec l’« évolution minérale ».

Il s’agit d’une roche synthétique pouvant potentiellement émerger dans le futur à la suite d’une séquence particulière de phénomènes catastrophiques. J’ai utilisé la géologie pour écrire de la fiction en travaillant avec un géologue pour générer des processus synthétiques permettant de créer des strates telles qu’elles pourraient émerger à la suite d’événements tels que des explosions nucléaires, des extinctions d’espèces, la disparition des humains, l’impact d’une météorite géante ou encore la mort du Soleil. J’ai ainsi créé des empreintes pour des événements qui n’ont jamais eu lieu. J’ai « écrit » ces événements fictifs dans la géologie, et les strates de cette roche synthétique ne peuvent être distinguées des strates naturelles. Cette roche est à la fois une simulation du futur géologique et une matérialisation ou métabolisation des craintes humaines.

Pour A.A.I., vous collaborez avec des termites. L’art s’inscrit-il dans une production plus vaste ? Plus concrètement, quelle pourrait être notre relation, en tant qu’humains, aux émissions animales ?

De tels animaux sont aujourd’hui devenus des travailleurs. A.A.I. tire, entre autres, son inspiration de la manière dont les sociétés minières utilisent à leur insu des termites, des êtres non doués du sens de la vision, pour les
aider à trouver de nouveaux sites miniers, tirant parti du fait que les termites font remonter les minéraux ou les métaux
qu’ils trouvent sous terre. Les grandes entreprises ont donc remplacé une partie de la main-d’œuvre servile qu’elles utilisent généralement dans les mines par le travail non-humain des termites. A.A.I. est ma façon de comparer le travail des sociétés termites aveugles construisant mes sculptures avec les manières dont des sociétés humaines entières deviennent des travailleurs fantômes des grandes entreprises.

De manière similaire, des milliers d’animaux deviennent sans le savoir des travailleurs fantômes du numérique. L’Animal Internet décrit la situation des près de 100 000 animaux sauvages pucés à leur insu puis suivis au moyen d’applications spécialisées fournissant, une fois consolidées, des données

qui nous permettent d’anticiper les séismes, tsunamis ou inondations. Des dizaines de milliers de créatures à travers le monde, dont des baleines, des guépards, des flamants roses, des chauves-souris et des escargots, sont équipées de dispositifs numériques de suivi et traquées via des applications spécialisées. Les données sur leurs comportements sont collectées puis étudiées par des instituts scientifiques, puis sont utilisées pour prédire et prévenir des phénomènes tels que des éruptions volcaniques ou des épidémies. Au Sri Lanka, des éléphants alertent ainsi sur l’arrivée de tsunamis. Des crapauds sont utilisés pour anticiper des séismes tels que celui de L’Aquila en Italie en 2009. L’altitude de vol des oies pourrait permettre de prédire de grosses avalanches, et les grandes roussettes donneraient des indications sur des épidémies du type d’Ebola. Il s’agit assurément d’un changement de paradigme dans la compréhension de la nature et de l’expérience qui en est faite par le biais du numérique. Beaucoup de personnes observent aujourd’hui la nature uniquement via webcam. Les animaux qui filmés à leur insu mènent ainsi une double vie : leur vie sauvage et une seconde vie sur les écrans d’ordinateurs de milliers de personnes à travers le monde qui créent des sites web et des pages Facebook pour ces animaux bien réels en leur conférant des noms.

D’un autre côté, l’intelligence collective bactérienne nous a aidés à mettre au point Crispr, ce qui constitue certainement une autre participation des non-humains dans nos technologies actuelles. Impliquer le vivant non-humain dans les nouvelles technologies et les prévisions environnementales, politiques
ou économiques des humains peut nous aider à mieux appréhender l’effacement de cette délimitation entre humain, nature et technologie, entre naturel et artificiel, entre biologique et numérique…

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Michel Blazy est un artiste « dompteur », dont le travail résulte de collaborations avec des escargots, des moustiques, des moisissures ou encore des bactéries. Exposé au Portique (Centre d’art contemporain du Havre) jusqu’au 18 décembre, il interroge au travers de ses œuvres vivantes la temporalité de l’art et les frontières entre vivant et non-viviant, naturel et artificiel. Extrait de l’article Encourager la matière publié dans STREAM 04 : Les Paradoxes du vivant

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« Nous serions entrés, nous dit-on, dans l’ère de la globalisation culturelle. Nous vivrions à l’ère 
du multiculturalisme, à une époque d’hybridations, de croisements entre les traditions et les manières de faire, de réseaux mondiaux. » Nicolas Bourriaud est historien de l’art, critique d’art, théoricien et commissaire d’exposition. Depuis 2016, il assure la direction du futur Montpellier Contemporain (MoCo).

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L’âge de la discontinuité

Si la révolution urbaine se fait si pressante, si rapide et violente, c’est bien parce qu’elle est poussée par une nécessité impérieuse, née de l’accroissement spectaculaire de la population mondiale. À l’horizon du milieu du XXIe siècle, l’humanité aura triplé, et nous faisons face au terrible défi de loger tous ces hommes à venir. Ce basculement brutal de l’humanité suppose aussi de nouvelles façons de vivre notre temps d’homme. Le sociologue Jean Viard nous explique les liens entre l’urbanisation globale accélérée et la révolution démographique que nous vivons, celle des vies complètes et discontinues, mais il revient également sur la place du temps et le rôle du collaboratif dans l’amélioration de nos modes de vie. Jean Viard est sociologue, économiste, et directeur de recherche associé au CNRS et au Cevipof. Il est aussi directeur des éditions de l’Aube.

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