Une fois que les notions d’un soi autonome, de l’intelligence et de l’agentivité individuelles commencent à se fissurer, nous devons également questionner l’idée de créativité en tant que processus individuel, ainsi que la notion d’auteur. Mon œuvre holographique récente – Errorism – présente une simulation de plusieurs œuvres d’art dont je n’ai jamais été l’auteur mais que je pourrais potentiellement créer. L’algorithme d’intelligence artificielle GPT3 a généré un ensemble de descriptions de nouvelles œuvres en se basant sur les descriptions de mes œuvres créées à ce jour et sur l’ensemble du corpus de la langue anglaise en ligne. Les algorithmes ont révélé des modèles dans mes idées, dont je ne suis pas conscient, et ont produit les œuvres qui étaient peut-être rejetées par mon inconscient ou la configuration alternative de mon travail.
Ce concept est en quelque sorte une construction créée pour s’approprier le travail de la multitude et tirer profit de l’intellect général. C’est un mécanisme mis au point pour permettre l’appropriation de valeur produite par un processus créatif dispersé et en réseau. L’émergence de l’auteur a fait partie d’un processus de privatisation des communs, de la privatisation des terres, de l’eau, des savoirs et de l’éducation ayant entraîné une marchandisation des choses détenues en commun. J’ai cherché à analyser cela dans l’un de mes tout derniers projets, Emergence, qui est une fonte de caractères conceptuelle réalisée en collaboration avec le typographe Radim Peško. Nous avons fusionné vingt-six fontes de caractères issues de toute l’histoire de la typographie, depuis les plus anciennes fontes sans auteur jusqu’aux fontes sous licence de grandes sociétés. La première fonte identifiée dans l’histoire est apparue sur la Colonne Trajane dans la Rome antique. Il s’agit du produit de la « cristallisation » du travail d’innombrables tailleurs de pierre anonymes, mais la société Adobe revendique actuellement la propriété numérique de cette fonte de la Colonne Trajan.
On ne peut d’ailleurs même pas leur acheter : elle ne peut être qu’utilisée sous licence ou louée. Cela montre le long chemin que nous avons parcouru entre une fonte faisant partie des communs, à l’image de la langue et l’écriture, et cette même fonte, numérisée, désormais transformée en produit appartenant à une grande société privée.
Il est particulièrement important d’approfondir l’intelligence collective maintenant que l’intelligence artificielle est devenue un facteur déterminant dans nos vies et que l’humanité entière est confrontée à des phénomènes majeurs d’intelligence collective tels que la pandémie de Covid ou les mouvements protestataires qui ont lieu à travers le monde. Il ne fait aucun doute que nous assistons à une expérience sociale de l’intelligence collective à l’échelle planétaire, laquelle pourrait aboutir à une forme de plasticité du cerveau social, voire à un changement d’ordre évolutif ou bien à une bifurcation inattendue au sein du capitalisme.
Réfléchissant à ces phénomènes complexes, j’ai commencé à appliquer l’intelligence collective à la production artistique, ce qui m’a permis de développer une méthode alternative de production formelle, fondée sur la complexité et sur une polyphonie d’agentivités et d’intelligences. J’ai alors commencé à faire pousser, ou évoluer, des œuvres d’art comme autant d’organismes vivants, de formations géologiques ou de langages nouveaux. Assez souvent, je ne travaille pas avec la forme de l’œuvre d’art mais avec la composition moléculaire de la matière ou avec l’organisation d’un système ou d’un écosystème qui cristallise des formes, souvent instables et changeantes.
Vos œuvres ont une forme définitive qui procède généralement de la collecte d’informations et sont d’ailleurs très distinctes les unes des autres. Quelle importance et quelle valeur accordez-vous aux formes ? Quel rôle jouent-elles dans votre pratique ?
Je cherche à produire des formes qui échappent à toute classification ontologique. J’utilise les formes pour encourager à l’abandon de toute ontologie et pour attirer l’attention sur un changement de paradigme : les distinctions entre naturel et artificiel, sentience et non-sentience, réel et synthétique, vie et non-vie n’ont aucune prise sur la réalité ou commencer à s’écrouler. L’ensemble des formes de vie et des choses inertes reçoivent, stockent et traitent des informations. Tout est calcul : les bactéries, les champignons, les baleines, les forêts, les cristaux, les rochers, les mers, les planètes, les étoiles, les galaxies, les villes, les nations… L’univers entier peut être vu comme un système de traitement de l’information géant, et je travaille beaucoup avec le traitement et l’agrégation de l’information, mais aussi avec sa conversion en matière, en énergie et en capital. Nous devons repenser la façon dont les formes, quelles qu’elles soient, sont créées dans le monde, étant donné que la plupart d’entre elles ne sont pas créées par des individus mais par des sociétés ou des écosystèmes entiers, ce qui a des conséquences essentielles sur les plans économiques, écologiques et politiques.
Pour aborder ces questions, j’ai mis au point une manière de produire des formes en ayant recours à des milliers d’agents non-humains et humains. Je crée des assemblages ou des polyphonies d’intelligences et d’agentivités en faisant contribuer bactéries, animaux, virus, processus géologiques, biologie
de synthèse, travailleurs en ligne, mouvements sociaux, IA, robots, réactions chimiques ou physiques, et ainsi de suite, mais également des processus de partage des bénéfices et de redistribution du capital. Cela aboutit à la production de formes hybrides oscillant entre différents états, en pleine évolution ou dissolution. Entre formations naturelles et sculptures, entre processus réels et synthétiques, entre produits artificiels et naturels, entre humain et non-humain, entre nature et technologie, entre vie et non-vie, entre subjectivité singulière et plurielle. De fait, les distinctions et les frontières entre ces domaines se sont déjà effacées de manière permanente.Mes œuvres consistent souvent à identifier ou créer des systèmes aboutissant à une émergence ou une cristallisation de formes. Je mets simplement en place un système ou un programme, puis je perds intentionnellement le contrôle du processus. Je voulais créer une manière alternative de produire des œuvres d’art basées sur différentes formes d’intelligence et d’agentivité collective comme alternative à l’approche de l’auteur comme singularité. J’ai commencé à observer des parallèles entre les manières dont différentes formes se cristallisent et émergent au sein de systèmes vivants, dans la géologie ou dans la société : un minéral se cristallise d’une manière similaire à un signe, un outil, une rumeur, une monnaie, un meme, une foule ou un mouvement social.
Des œuvres telles que A.A.I. [Intelligence artificielle artificielle] sont construites par des sociétés entières – en l’occurrence des sociétés de termites. Je les fais pousser un peu comme des formations géologiques. Les différentes formes de termitière nous informent sur la personnalité collective de cette colonie ou société particulière. Chacune de ces formes de termitière naturelle-artificielle consiste en des millions de grains de sable colorés, d’or et de cristaux, amalgamés par des millions d’organismes vivants, et la forme finale est le produit de cette intelligence collective. D’autres de mes œuvres sont le produit d’amalgames ou d’agrégats de capital social. The End of Signature [La fin de la signature] est ainsi une agrégation de millions de signatures de membres d’une communauté ou d’un mouvement social, fusionnées à l’aide d’un algorithme d’IA. D’autres œuvres font appel à la foule, telles qu’Assembly Line [Chaîne de montage], Production Line [Chaîne de production] ou Aggregated Ghost [Fantôme agrégé], qui reposent sur des agrégats du travail de milliers de travailleurs en ligne de plateformes d’externalisation ouverte, ceux que l’on appelle les « travailleurs fantômes », qui contribuent via des lignes uniques de texte ou des « selfies » que j’ai ensuite fusionnés à l’aide d’IA en des formes composées et composites. Conversions et Animal Internet utilisent l’IA pour récolter et agréger les émotions ou empreintes numériques de milliers de personnes à travers le globe, par exemple les membres de mouvements protestataires.